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Un BLOG de la Rédaction
du Journal SUD OUEST

Les Lionceaux de la Teranga
Le Sénégal depuis l’institut Diambars, centre de formation de jeunes footballeurs

Archive du février 2008

Casse-toi pauvre con

Petite pause people : article paru aujourd’hui dans l’Observateur.


 


APRES AVOIR APPRIS QUE SON MARI A PRIS UNE “NAAREL” (une « deuxième », ndlr)

L’animatrice Yakham Thiam divorce

 


On pensait que les dieux du divorce avaient pris du repos. Que non ! Ils viennent de se signaler hier chez une célébrité du monde des médias. La célèbre animatrice de la radiotélévision nationale Yakham Thiam, par ailleurs présentatrice de l’émission « Publivore » sur la RTS a décidé de couper les ponts avec son désormais ex-mari, Cheikh Tidiane Mbaye (à ne pas confondre avec le directeur général de la Sonatel). L’information est tombée hier aux environs de 15 heures. Des sources proches de l’animatrice nous ont signalé que ce mariage se conjugue désormais au passé pour la bonne et simple raison que Yakham Thiam a demandé à M. Mbaye de prendre ses clics et ses clacs (parce que le mari habitait chez elle !). Et lui a demandé de se casser parce qu’elle ne veut plus le voir.

Cette décision musclée et sans appel de Yakham Thiam s’explique, selon nos sources, par le fait que son mari a convolé en secondes noces avec une autre femme à son insu. Alors qu’ils ont signé un régime monogamie. Et ce n’est qu’hier qu’elle a découvert le pot aux roses. Alors, elle n’a pas cherché de midi à quatorze heures pour se séparer de lui. Jointe au téléphone, Yakham Thiam a confirmé l’information. À l’en croire, son désormais ex-époux s’est marié avec une autre. Maintenant, c’est fini.

 

29 février 2008 - Lire la suite Tags: none

Mise sur orbite

28 février 2008 - Lire la suite Tags: none

Au jour le jour

Ces derniers jours se sont remplis comme une baraque à frites à quelques minutes d’un Lens-Lille. Le résumé d’une semaine drôlement positive :

 


Mercredi. Retour à Dakar, cette fois-ci avec deux groupes de la classe multimédia. Deux interviews pour deux reportages, l’un sur le thème sport et l’alimentation, l’autre sur le football africain. A retenir : 1. le thieboudien constitue le plat d’une bonne alimentation, d’après le doc, parce qu’il y a du poisson, des féculents et des légumes. Le menu à Diambars n’est donc pas prêt d’évoluer en faveur du steack-frites. Zut. 2. On peut rallier Gorée - Dakar à la nage (4,5 km). Ils sont prêts de 400 furieux à participer à l’événement organisé une fois par an. Je veux le faire. C’est au mois de septembre. Je ne suis pas là, ce sera sans moi. Mon projet prend l’eau. Flûte. 3. On n’urine pas dans une bouteille d’eau minérale que l’on balance ensuite par-dessus bord du bus. Un jeune s’y est essayé, le préfet des études a inondé de remontrances le dégueulasse. Chiotte.

Jeudi.
Les quatre fondateurs et Jean-Luc Muracciole, le directeur pédagogique,

rencontraient à l’Unesco les dirigeants des 40 plus grandes sociétés du pays. L’idée : promouvoir Diambars et décrocher de nouveaux partenariats. C’est la première fois que Jimmy Adjovi-Boco, Saër Seck, Bernard Lama et Patrick Vieira reformaient le quatuor depuis la pause de la première pierre (photo ci-contre – DR). Ce beau petit monde a tenu dans la foulée une conférence de presse pour annoncer la création de Diambars Afrique du Sud. La deuxième première pierre va être posée cette semaine. Chouette.

Vendredi. Une bonne vingtaine de professeurs du département sont venus à l’institut suivre une formation gratuite aux techniques multimédia, assurée par Ludwig Trovato, réalisateur et responsable de la classe éponyme. Ludwig m’a commandé une intervention de deux heures sur le thème « journalisme et multimédia ». Il tient à ce que je prenne le blog pour exemple. Angoisse.

Je dis pleins de choses tout comme il faut. Pour parler de la relation entre la presse et l’internet, j’emploie de jolies phrases comme « Oui, voyez-vous, l’ennemi d’hier est devenu l’allié d’aujourd’hui. » J’insiste sur le travail photographique, sous-employé dans la presse sénégalaise, et continue ma litanie de phrases lissées : « Voyez-vous (une jolie phrase commence toujours par « Voyez-vous », ndlr), on a tous en tête une ou des images d’actualité gravées pour toujours. Un étudiant à Tien an Men, un moine bouddhiste s’immolant en public, une enfant fuyant en larmes son village attaqué au napalm… Mais qui se souvient d’un article rapportant l’un de ces faits ? »

De tout cela, j’essaie de leur ouvrir des perspectives pédagogiques. Parler de ma vie

mon œuvre m’est difficile alors il faut bien que je justifie une heure de « Moi je » en ouvrant quelques portes : « Et si le journal de l’école vous arrêtiez de le tirer sur papier pour le diffuser sur internet, au travers d’un blog ? Ce que Moi-je fais, vous aussi pouvez le faire. C’est gratuit, économique, ça amuse les élèves et les familiarise toujours plus à l’informatique et à l’image. »

J’ai fait court, trop court. Il faudra que je progresse en la matière. Et je ne suis pas sûr d’avoir fait mouche : j’en vois un digérer au travers d’un somme son thieboudien. Bravo le corps professoral… Un me répond : « Oui, ça me semble très intéressant mais encore faut-il savoir faire un blog. » - Moi-je : « Je veux bien apprendre demain à ceux que ça intéresse. On fait ça à la fin du stage. Mais pour m’organiser, j’ai besoin de savoir qui restera. » Je mise sur cinq – six doigts dressés, guère plus. C’est quasiment un vote unanime à main levée : « Ah ouais, quand même » Chic.
A noter : une jolie phrase n’intègre jamais : « Ah ouais quand même. »

Samedi. Me revoilà donc à faire la classe aux professeurs pour une intervention qui aurait pu s’intituler « Toi aussi le prof crée ton blog » (ce que, au passage, les deux tiers de leurs élèves ont appris depuis belle lurette). Dans ce pays où la hiérarchie – et notamment celle de l’âge - est hautement respectée, cela doit tout de même les titiller de me voir de l’autre côté du bureau.

Avec Ludwig, ils se sont pendant deux jours familiarisés avec les caméras, les logiciels de montage. Il y passe du temps, y laisse de l’énergie et en sort lessivé. Tout cela constitue à mes yeux le véritable sel de cet institut. Diambars a des moyens – techniques, humains -, c’est clair. Mais ils ne servent pas seulement notre petit monde bien douillet. C’est ce qui sort Diambars du statut de simple « centre de formation » pour être quelque chose de plus… de plus… de plus, quoi !

Le Sénégal qui gagne se tient à carreau depuis le début d’année. Etrange… Mais il aime bien rappeler qu’il se tient en embuscade, prêt à pourrir la vie au besoin. Le vidéoprojecteur flanche cinq minutes après l’entame de mon speech. Coupure de courant. L’électricité ne nous avait pas fait la nique depuis des semaines. Le plus grand des hasards a encore voulu que cela arrive au cours de l’une de mes rares interventions publiques. Heureusement, ce n’était qu’une boutade de la fée dégénérée, le jus est revenu trois minutes plus tard.

L’inspecteur académique : « Vous nous avez dit au début du stage, Ludwig et Thomas, que vous n’étiez pas des professeurs. Ce qui est sûr, c’est que vous êtes des pédagogues. » Sourire gêné mais de fierté sur la bougie de Moi-je.

Dimanche. Je coordonne une discussion via Skype des dix gardiens de but de l’institut avec Bernard Lama. On a le son, pas l’image. Les derniers mois n’ont pas été faciles pour eux. Leur entraîneur est décédé quelques jours avant la reprise de la saison, terrassé par une hépatite B. Depuis, ils se débrouillent seuls – ou pratiquement. Ponctuellement, un nouveau coach mis à l’essai les prend en main. Mais aucun ne reste. Il faut croire que ce n’est pas facile à trouver. Ber les encourage à se prendre en charge, leur donne quelques conseils pratiques, les invite à aller s’entraîner à la plage, les rassure. Ils parlent peu mais écoutent attentivement. Ils ne décollent pas les yeux de la fenêtre Skype inanimée. J’aurais pu leur rappeler que Ber ne pouvait pas les voir. Je ne l’ai pas fait : ils auraient quand même continué à fixer cet écran plus soporifique qu’un bocal à poisson. Ils sortent de cette discussion d’une quarantaine de minutes surmotivés. Ca fait plaisir de les voir sourire. Vraiment. Reconnaissons-le : j’ai une affection toute particulière pour la communauté des gardiens de l’institut. Un coach est à l’essai depuis une semaine. Les gosses l’aiment. Pourvu qu’il reste.

26 février 2008 - Lire la suite Tags: none

« Même de Gaulle n’avait pas osé dire ça »

Voilà l’interview de M. Gassama parue dans l’édition d’aujourd’hui de “Sud Ouest”. L’intégralité du discours de Dakar est à lire sous l’entretien.

Repère : le Sénégalais Makhily Gassama a notamment été ministre de la Culture de 1986 à 1988, représentant de l’Unesco à Libreville (Gabon) et directeur général de l’Agence de coopération culturelle et technique, la future Agence intergouvernementale de la francophonie. Ancien proche du poète président Léopold Sédar Senghor, il est à l’origine de l’ouvrage collectif sorti le 21 février « L’Afrique répond à Sarkozy. Contre le discours deDakar ».Ce livre-réponse entend déconstruire le discours prononcé le 26 juillet dernier par le président Sarkozy.

Le discours sur l’Afrique écrit par Henri Guaino et prononcé par Nicolas Sarkozy le 26 juillet dernier n’est toujours pas passé auprès des intellectuels du continent noir.

: Propos recueillis par Thomas Mankowski

« Sud Ouest ». Makhily Gassama, le discours de Dakar avait engendré un vaste mouvement d’indignation en Afrique. Beaucoup l’ont jugé moraliste. S’agissait-il à travers cet ouvrage (1) d’opposer une réaction proportionnelle à l’indignation suscitée ?

Makhily Gassama. C’est allé au-delà. Chaque auteur a essayé d’analyser le discours, de le dépasser pour aboutir aux grands enjeux de l’Afrique et de faire des propositions. Nous savons ce que nous voulons et ce que nous ne voulons pas. Nous voulons que les élites françaises nous laissent enfin indépendants et qu’elles nous respectent, comme le peuple français respecte l’Afrique. Qu’on nous laisse libres, qu’on nous laisse commettre des erreurs, qu’on nous laisse dans des contradictions qui s’élimineront d’elles-mêmes lorsque nous aurons trouvé notre voie, qu’on cesse de renforcer la balkanisation de l’Afrique, qu’on nous permette de réaliser l’unité africaine. Ce que nous voulons, c’est la mort de la Françafrique, qu’on nous laisse libres de nous exprimer, pas seulement par les mots, mais par l’action. Qu’on ne freine pas nos initiatives. Qu’enfin il y ait une vraie coopération fondée sur l’égalité des parties.

Vous avez mobilisé une vingtaine d’intellectuels de tout le continent, issus de disciplines extrêmement diverses (philosophie, géographie, biologie, histoire, justice, etc.). La réplique est loin d’être ordinaire…

Il s’agissait de répondre à un chef d’Etat et pas à un chef d’Etat quelconque, celui d’une grande nation qui s’est imposée à travers les siècles, surtout pour ses valeurs intellectuelles et morales même si ce pays nous a colonisés. C’est aussi le pays qui nous a accordé notre liberté même si celle-ci a été dévoyée. Quand la France parle, c’est le monde entier qui l’écoute. Pour répondre à une telle personne, il fallait rassembler des personnes lucides, courageuses, persuadées de ne pas agir par vengeance ou pour répondre à une humiliation mais des intellectuels à la personnalité forte, soucieux de laver l’affront avec dignité, à faire des rappels historiques et à s’appesantir sur les vrais enjeux de l’Afrique d’aujourd’hui et de demain.

Nicolas Sarkozy cristallise-t-il un sentiment de colère, voire de haine, auprès des détracteurs du discours ?

Non, pas lui personnellement. Ce sont ses mots qui nous ont choqués. J’ai toujours admiré chez lui son côté volontariste et sa capacité à réveiller l’autre. La preuve en est. A mon sens, il a des capacités absolument phénoménales. Mais sont-elles utilisées à bon escient ?

Vous estimez que « Nicolas Sarkozy a osé reprendre avec vigueur les grands événements et clichés des théoriciens du racisme » et vous avez jugé l’événement historique. En quoi l’est-il ?

C’est la première fois qu’un chef d’Etat ose reprendre des clichés portés par des fossoyeurs de l’Afrique, des clichés de gens qui ont consacré leur vie à humilier l’Afrique et à falsifier son histoire. Tous les apports de l’Africain à l’histoire de l’humanité ont été dévoyés. Aucun chef d’Etat français, même pas De Gaulle à Brazzaville, n’a osé s’exprimer comme il l’a fait. Et pour quoi ? Pour nous tancer d’accusations fausses. Ce ne sont pas les dictateurs africains qu’il a critiqués, ce ne sont pas les désastres commis par la Françafrique qu’il a critiqués, mais le paysan africain (2). Ce n’est pas intellectuellement honnête. Et c’est choquant de la part d’un chef d’Etat, de surcroît, d’une grande nation comme la France.

Sans ce paragraphe autour du « paysan africain », pensez-vous que ce discours aurait été digéré sans mal ?

Non, car l’histoire du paysan africain n’est pas sérieuse, d’autant qu’il nous décrit là le paysan imposé par le pacte colonial. Il y a plus important, plus insidieux, comme lorsqu’il évoque le métissage culturel de Senghor… Il est venu nous asséner des insanités mais en revanche, les véritables mesures qui devaient être prises pour que les pays africains puissent enfin être libres de leurs décisions, il ne les a pas annoncées, ni celles pour empêcher la Françafrique de commettre à nouveau des crimes.

Certains ont jugé le discours paternaliste, colonialiste, voire raciste. Les rejoignez-vous ?

C’est un discours extraordinairement ambigu. Cet homme, fasciné par son image et par l’audimat, ne s’est pas adressé à la jeunesse africaine, contrairement à ce qu’il affirme tout au long de son intervention, mais à l’électorat français et en partie à celui de Jean-Marie Le Pen. Imaginez ! Pour la première fois, un chef d’état français a osé dire aux Africains, chez eux : « Vous nous fatiguez avec vos histoires de colonisation. Si vous voulez que je vous aide, mettez vous au travail ! » Des Français boivent comme de l’eau de tels propos. C’est grâce à des esprits lucides, comme Bernard Henry Lévy, qu’il a été possible de faire comprendre en France leur gravité. Mais la plupart des Français ont applaudi, appréciant qu’enfin, on dise « la » vérité aux Africains. Mais quelle vérité ?

A de très nombreuses reprises, Nicolas Sarkozy condamne la colonisation…

Il condamne la colonisation. Mais cette condamnation a été complètement balayée par le reste du discours. Il le dit simplement par souci d’apaisement. Mais il ne faut pas se tromper : le point majeur, ce n’est pas la condamnation de la colonisation, ce sont les accusations qu’il nous porte. Le discours est essentialiste. C’est l’essence du nègre qui est mis en accusation lorsqu’il parle de « l’homme africain ». Il est venu nous parler des maux de l’Afrique, des crimes commis par nos dirigeants politiques. Mais les crimes commis depuis la décolonisation, les différents coups d’état et l’instabilité politique depuis l’indépendance sont le fruit de dictateurs placés là par la Françafrique. Plus ces dictateurs sont soumis à la France, plus ils sont cruels. Il ne condamne rien de tout ça, comme si les Africains étaient absolument libres sur leurs terres. Si nous étions libres, des hommes qui nous ont dirigés ne seraient jamais arrivés au pouvoir.

Estimez-vous que ce discours a amorcé un virage dans les mentalités africaines et dans le rapport à la France ?

Il nous a permis de réfléchir davantage sur nous-mêmes, de réexaminer notre situation avec la France, de mesurer le poids de la Françafrique. Il nous a permis de nous poser un certain nombre de questions essentielles. A partir de maintenant, je peux vous promettre qu’il y a des actes que nous ne pourrons plus tolérer. Désormais, nous allons lutter, farouchement, contre ce complexe de dépendance qui a toujours accompagné les actions de nos dirigeants. Ce discours nous réveille. La plupart des auteurs – surtout les plus jeunes – pensent que la suite, c’est le commencement.

(1) « L’Afrique répond à Sarkozy. Contre le discours de Dakar », aux éditions Philipe Rey, 2008, 19,80 €.

(2) Selon le discours, « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain […] ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. » L’intégralité du discours est disponible sur http://manko.blogsudouest.com

25 février 2008 - Lire la suite Tags: none

26 juillet 2007. Discours de Dakar

Suite à l’entretien paru ce matin dans “Sud Ouest” de Makhily Gassama, coordinateur du livre collectif, “L’Afrique répond à Sarkozy. Contre le discours de Dakar”, voilà l’intégralité du discours prononcé par le président français l’été dernier.



DISCOURS DE NICOLAS SARKOZY, PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE FRANÇAISE

Université Cheikh Anta Diop de Dakar – Sénégal

Jeudi 26 juillet 2007

« Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi de remercier d’abord le gouvernement et le peuple sénégalais de leur accueil si chaleureux.

Permettez-moi de remercier l’université de Dakar qui me permet pour la première fois de m’adresser à l’élite de la jeunesse africaine en tant que Président de la République française.

Je suis venu vous parler avec la franchise et la sincérité que l’on doit à des amis que l’on aime et que l’on respecte. J’aime l’Afrique, je respecte et j’aime les Africains.

Entre le Sénégal et la France, l’histoire a tissé les liens d’une amitié que nul ne peut défaire. Cette amitié est forte et sincère. C’est pour cela que j’ai souhaité adresser, de Dakar, le salut fraternel de la France à l’Afrique toute entière.

Je veux, ce soir, m’adresser à tous les Africains qui sont si différents les uns des autres, qui n’ont pas la même langue, qui n’ont pas la même religion, qui n’ont pas les mêmes coutumes, qui n’ont pas la même culture, qui n’ont pas la même histoire et qui pourtant se reconnaissent les uns les autres comme des Africains. Là réside le premier mystère de l’Afrique.

Oui, je veux m’adresser à tous les habitants de ce continent meurtri, et, en particulier, aux jeunes, à vous qui vous êtes tant battus les uns contre les autres et souvent tant haïs, qui parfois vous combattez et vous haïssez encore mais qui pourtant vous reconnaissez comme frères, frères dans la souffrance, frères dans l’humiliation, frères dans la révolte, frères dans l’espérance, frères dans le sentiment que vous éprouvez d’une destinée commune, frères à travers cette foi mystérieuse qui vous rattache à la terre africaine, foi qui se transmet de génération en génération et que l’exil lui-même ne peut effacer.

Je ne suis pas venu, jeunes d’Afrique, pour pleurer avec vous sur les malheurs de l’Afrique.

Car l’Afrique n’a pas besoin de mes pleurs.

Je ne suis pas venu, jeunes d’Afrique, pour m’apitoyer sur votre sort parce que votre sort est d’abord entre vos mains. Que feriez-vous, fière jeunesse africaine de ma pitié ?

Je ne suis pas venu effacer le passé car le passé ne s’efface pas.

Je ne suis pas venu nier les fautes ni les crimes car il y a eu des fautes et il y a eu des crimes.

Il y a eu la traite négrière, il y a eu l’esclavage, les hommes, les femmes, les enfants achetés et vendus comme des marchandises. Et ce crime ne fut pas seulement un crime contre les Africains, ce fut un crime contre l’homme, ce fut un crime contre l’humanité toute entière.

Et l’homme noir qui éternellement « entend de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit de l’un d’entre eux qu’on jette à la mer ». Cet homme noir qui ne peut s’empêcher de se répéter sans fin « Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes ». Cet homme noir, je veux le dire ici à Dakar, a le visage de tous les hommes du monde.

Cette souffrance de l’homme noir, je ne parle pas de l’homme au sens du sexe, je parle de l’homme au sens de l’être humain et bien sûr de la femme et de l’homme dans son acceptation générale. Cette souffrance de l’homme noir, c’est la souffrance de tous les hommes. Cette blessure ouverte dans l’âme de l’homme noir est une blessure ouverte dans l’âme de tous les hommes.

Mais nul ne peut demander aux générations d’aujourd’hui d’expier ce crime perpétré par les générations passées.

Nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères.

Jeunes d’Afrique, je ne suis pas venu vous parler de repentance. Je suis venu vous dire que je ressens la traite et l’esclavage comme des crimes envers l’humanité. Je suis venu vous dire que votre déchirure et votre souffrance sont les nôtres et sont donc les miennes.

Je suis venu vous proposer de regarder ensemble, Africains et Français, au-delà de cette déchirure et au-delà de cette souffrance.

Je suis venu vous proposer, jeunes d’Afrique, non d’oublier cette déchirure et cette souffrance qui ne peuvent pas être oubliées, mais de les dépasser.

Je suis venu vous proposer, jeunes d’Afrique, non de ressasser ensemble le passé mais d’en tirer ensemble les leçons afin de regarder ensemble l’avenir.

Je suis venu, jeunes d’Afrique, regarder en face avec vous notre histoire commune.

L’Afrique a sa part de responsabilité dans son propre malheur. On s’est entretué en Afrique au moins autant qu’en Europe. Mais il est vrai que jadis, les Européens sont venus en Afrique en conquérants. Ils ont pris la terre de vos ancêtres. Ils ont banni les dieux, les langues, les croyances, les coutumes de vos pères. Ils ont dit à vos pères ce qu’ils devaient penser, ce qu’ils devaient croire, ce qu’ils devaient faire. Ils ont coupé vos pères de leur passé, ils leur ont arraché leur âme et leurs racines. Ils ont désenchanté l’Afrique.

Ils ont eu tort.

Ils n’ont pas vu la profondeur et la richesse de l’âme africaine. Ils ont cru qu’ils étaient supérieurs, qu’ils étaient plus avancés, qu’ils étaient le progrès, qu’ils étaient la civilisation.

Ils ont eu tort.

Ils ont voulu convertir l’homme africain, ils ont voulu le façonner à leur image, ils ont cru qu’ils avaient tous les droits, ils ont cru qu’ils étaient tout puissants, plus puissants que les dieux de l’Afrique, plus puissants que l’âme africaine, plus puissants que les liens sacrés que les hommes avaient tissés patiemment pendant des millénaires
avec le ciel et la terre d’Afrique, plus puissants que les mystères qui venaient du fond des âges.

Ils ont eu tort.

Ils ont abîmé un art de vivre. Ils ont abîmé un imaginaire merveilleux. Ils ont abîmé une sagesse ancestrale.

Ils ont eu tort.

Ils ont créé une angoisse, un mal de vivre. Ils ont nourri la haine. Ils ont rendu plus difficile l’ouverture aux autres, l’échange, le partage parce que pour s’ouvrir, pour échanger, pour partager, il faut être assuré de son identité, de ses valeurs, de ses convictions. Face au colonisateur, le colonisé avait fini par ne plus avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était, par se laisser gagner par la peur de l’autre, par la crainte de l’avenir.

Le colonisateur est venu, il a pris, il s’est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail.

Il a pris mais je veux dire avec respect qu’il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu féconde des terres vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir. Je veux le dire ici, tous les colons n’étaient pas des voleurs, tous les colons n’étaient pas des exploiteurs.

Il y avait parmi eux des hommes mauvais mais il y avait aussi des hommes de bonne volonté, des hommes qui croyaient remplir une mission civilisatrice, des hommes qui croyaient faire le bien. Ils se trompaient mais certains étaient sincères. Ils croyaient donner la liberté, ils créaient l’aliénation. Ils croyaient briser les chaînes de l’obscurantisme, de la superstition, de la servitude. Ils forgeaient des chaînes bien plus lourdes, ils imposaient une servitude plus pesante, car c’étaient les esprits, c’étaient les âmes qui étaient asservis. Ils croyaient donner
l’amour sans voir qu’ils semaient la révolte et la haine.

La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable des gaspillages et de la pollution.

Mais la colonisation fut une grande faute qui fut payée par l’amertume et la souffrance de ceux qui avaient cru tout donner et qui ne comprenaient pas pourquoi on leur en voulait autant.
La colonisation fut une grande faute qui détruisit chez le colonisé l’estime de soi et fit naître dans son coeur cette haine de soi qui débouche toujours sur la haine des autres.

La colonisation fut une grande faute mais de cette grande faute est né l’embryon d’une destinée commune. Et cette idée me tient particulièrement à coeur.

La colonisation fut une faute qui a changé le destin de l’Europe et le destin de l’Afrique et qui les a mêlés. Et ce destin commun a été scellé par le sang des Africains qui sont venus mourir dans les guerres européennes.

Et la France n’oublie pas ce sang africain versé pour sa liberté.

Nul ne peut faire comme si rien n’était arrivé.

Nul ne peut faire comme si cette faute n’avait pas été commise.

Nul ne peut faire comme si cette histoire n’avait pas eu lieu.

Pour le meilleur comme pour le pire, la colonisation a transformé l’homme africain et l’homme européen.

Jeunes d’Afrique, vous êtes les héritiers des plus vieilles traditions africaines et vous êtes les héritiers de tout ce que l’Occident a déposé dans le coeur et dans l’âme de l’Afrique.

Jeunes d’Afrique, la civilisation européenne a eu tort de se croire supérieure à celle de vos ancêtres, mais désormais la civilisation européenne vous appartient aussi.

Jeunes d’Afrique, ne cédez pas à la tentation de la pureté parce qu’elle est une maladie, une maladie de l’intelligence, et qui est ce qu’il y a de plus dangereux au monde.

Jeunes d’Afrique, ne vous coupez pas de ce qui vous enrichit, ne vous amputez pas d’une part de vous-même.

La pureté est un enfermement, la pureté est une intolérance. La pureté est un fantasme qui conduit au fanatisme.

Je veux vous dire, jeunes d’Afrique, que le drame de l’Afrique n’est pas dans une prétendue infériorité de son art, sa pensée, de sa culture. Car, pour ce qui est de l’art, de la pensée et de la culture, c’est l’Occident qui s’est mis à l’école de l’Afrique.

L’art moderne doit presque tout à l’Afrique. L’influence de l’Afrique a contribué à changer non seulement l’idée de la beauté, non seulement le sens du rythme, de la musique, de la danse, mais même dit Senghor, la manière de marcher ou de rire du monde du XXème siècle.

Je veux donc dire, à la jeunesse d’Afrique, que le drame de l’Afrique ne vient pas de ce que l’âme africaine serait imperméable à la logique et à la raison. Car l’homme africain est aussi logique et raisonnable que l’homme européen.

C’est en puisant dans l’imaginaire africain que vous ont légué vos ancêtres, c’est en puisant dans les contes, dans les proverbes, dans les mythologies, dans les rites, dans ces formes qui, depuis l’aube des temps, se transmettent et s’enrichissent de génération en génération que vous trouverez l’imagination et la force de vous inventer un avenir qui vous soit propre, un avenir singulier qui ne ressemblera à aucun autre, où vous vous sentirez enfin libres, libres, jeunes d’Afrique d’être vous-mêmes, libre de décider par vous-mêmes.

Je suis venu vous dire que vous n’avez pas à avoir honte des valeurs de la civilisation africaine, qu’elles ne vous tirent pas vers le bas mais vers le haut, qu’elles sont un antidote au matérialisme et à l’individualisme qui asservissent l’homme moderne, qu’elles sont le plus précieux des héritages face à la déshumanisation et à l’aplatissement du monde.

Je suis venu vous dire que l’homme moderne qui éprouve le besoin de se réconcilier avec la nature a beaucoup à apprendre de l’homme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires.

Je suis venu vous dire que cette déchirure entre ces deux parts de vous-mêmes est votre plus grande force, et votre plus grande faiblesse selon que vous vous efforcerez ou non d’en faire la synthèse.

Mais je suis aussi venu vous dire qu’il y a en vous, jeunes d’Afrique, deux héritages, deux sagesses, deux traditions qui se sont longtemps combattues : celle de l’Afrique et celle de l’Europe.

Je suis venu vous dire que cette part africaine et cette part européenne de vous-mêmes forment votre identité déchirée.

Je ne suis pas venu, jeunes d’Afrique, vous donner des leçons.

Je ne suis pas venu vous faire la morale.

Mais je suis venu vous dire que la part d’Europe qui est en vous est le fruit d’un grand péché d’orgueil de l’Occident mais que cette part d’Europe en vous n’est pas indigne.

Car elle est l’appel de la liberté, de l’émancipation et de la justice et de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Car elle est l’appel à la raison et à la conscience universelles.

Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.


Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès.

Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable ou tout semble être écrit d’avance.

Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin.

Le problème de l’Afrique et permettez à un ami de l’Afrique de le dire, il est là. Le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’histoire. C’est de puiser en elle l’énergie, la force, l’envie, la volonté d’écouter et d’épouser sa propre histoire.

Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter, ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé.

Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance.

Le problème de l’Afrique, c’est que trop souvent elle juge le présent par rapport à une pureté des origines totalement imaginaire et que personne ne peut espérer ressusciter.

Le problème de l’Afrique, ce n’est pas de s’inventer un passé plus ou moins mythique pour s’aider à supporter le présent mais de s’inventer un avenir avec des moyens qui lui soient propres.

Le problème de l’Afrique, ce n’est pas de se préparer au retour du malheur, comme si celui-ci devait indéfiniment se répéter, mais de vouloir se donner les moyens de conjurer le malheur, car l’Afrique a le droit au bonheur comme tous les autres continents du monde.

Le problème de l’Afrique, c’est de rester fidèle à elle-même sans rester immobile.

Le défi de l’Afrique, c’est d’apprendre à regarder son accession à l’universel non comme un reniement de ce qu’elle est mais comme un accomplissement.

Le défi de l’Afrique, c’est d’apprendre à se sentir l’héritière de tout ce qu’il y a d’universel dans toutes les civilisations humaines.

C’est de s’approprier les droits de l’homme, la démocratie, la liberté, l’égalité, la justice comme l’héritage commun de toutes les civilisations et de tous les hommes.

C’est de s’approprier la science et la technique modernes comme le produit de toute l’intelligence humaine. Le défi de l’Afrique est celui de toutes les civilisations, de toutes les cultures, de tous les peuples qui veulent garder leur identité sans s’enfermer parce qu’ils savent que l’enfermement est mortel.

Les civilisations sont grandes à la mesure de leur participation au grand métissage de l’esprit humain.

La faiblesse de l’Afrique qui a connu sur son sol tant de civilisations brillantes, ce fut longtemps de ne pas participer assez à ce grand métissage. Elle a payé cher, l’Afrique, ce désengagement du monde qui l’a rendue si vulnérable. Mais, de ses malheurs, l’Afrique a tiré une force nouvelle en se métissant à son tour. Ce métissage, quelles que fussent les conditions douloureuses de son avènement, est la vraie force et la vraie chance de l’Afrique au moment où émerge la première civilisation mondiale.

La civilisation musulmane, la chrétienté, la colonisation, au-delà des crimes et des fautes qui furent commises en leur nom et qui ne sont pas excusables, ont ouvert les coeurs et les mentalités africaines à l’universel et à l’histoire.

Ne vous laissez pas, jeunes d’Afrique, voler votre avenir par ceux qui ne savent opposer à l’intolérance que l’intolérance, au racisme que le racisme.

Ne vous laissez pas, jeunes d’Afrique, voler votre avenir par ceux qui veulent vous exproprier d’une histoire qui vous appartient aussi parce qu’elle fut l’histoire douloureuse de vos parents, de vos grands-parents et de vos aïeux.

N’écoutez pas, jeunes d’Afrique, ceux qui veulent faire sortir l’Afrique de l’histoire au nom de la tradition parce qu’une Afrique ou plus rien ne changerait serait de nouveau condamnée à la servitude.

N’écoutez pas, jeunes d’Afrique, ceux qui veulent vous empêcher de prendre votre part dans l’aventure humaine, parce que sans vous, jeunes d’Afrique qui êtes la jeunesse du monde, l’aventure humaine sera moins belle.

N’écoutez pas jeunes d’Afrique, ceux qui veulent vous déraciner, vous priver de votre identité, faire table rase de tout ce qui est africain, de toute la mystique, la religiosité, la sensibilité, la mentalité africaine, parce que pour échanger il faut avoir quelque chose à donner, parce que pour parler aux autres, il faut avoir quelque chose à leur dire.

Ecoutez plutôt, jeunes d’Afrique, la grande voix du Président Senghor qui chercha toute sa vie à réconcilier les héritages et les cultures au croisement desquels les hasards et les tragédies de l’histoire avaient placé l’Afrique.

Il disait, lui l’enfant de Joal, qui avait été bercé par les rhapsodies des griots, il disait : « Nous sommes des métis culturels, et si nous sentons en nègres, nous nous exprimons en français, parce que le français est une langue à vocation universelle, que notre message s’adresse aussi aux Français et aux autres hommes. »

Il disait aussi : « Le français nous a fait don de ses mots abstraits -si rares dans nos langues maternelles. Chez nous les mots sont naturellement nimbés d’un halo de sève et de sang ; les mots du français eux rayonnent de mille feux, comme des diamants. Des fusées qui éclairent notre nuit. »

Ainsi parlait Léopold Senghor qui fait honneur à tout ce que l’humanité comprend d’intelligence. Ce grand poète et ce grand Africain voulait que l’Afrique se mit à parler à toute l’humanité et lui écrivait en français des poèmes pour tous les hommes.

Ces poèmes étaient des chants qui parlaient, à tous les hommes, d’êtres fabuleux qui gardent des fontaines, chantent dans les rivières et qui se cachent dans les arbres.

Des poèmes qui leur faisaient entendre les voix des morts du village et des ancêtres.

Des poèmes qui faisaient traverser des forêts de symboles et remonter jusqu’aux sources de la mémoire ancestrale que chaque peuple garde au fond de sa conscience comme l’adulte garde au fond de la sienne le souvenir du bonheur de l’enfance.

Car chaque peuple a connu ce temps de l’éternel présent, où il cherchait non à dominer l’univers mais à vivre en harmonie avec l’univers. Temps de la sensation, de l’instinct, de l’intuition. Temps du mystère et de l’initiation. Temps mystique ou le sacré était partout, où tout était signes et correspondances. C’est le temps des magiciens, des sorciers et des chamanes. Le temps de la parole qui était grande, parce qu’elle se respecte et se répète de
génération en génération, et transmet, de siècle en siècle, des légendes aussi anciennes que les dieux.


L’Afrique a fait se ressouvenir à tous les peuples de la terre qu’ils avaient partagé la même enfance. L’Afrique en a réveillé les joies simples, les bonheurs éphémères et ce besoin, ce besoin auquel je crois moi-même tant, ce besoin de croire plutôt que de comprendre, ce besoin de ressentir plutôt que de raisonner, ce besoin d’être en harmonie plutôt que d’être en conquête.


Ceux qui jugent la culture africaine arriérée, ceux qui tiennent les Africains pour de grands enfants, tous ceux-là ont oublié que la Grèce antique qui nous a tant appris sur l’usage de la raison avait aussi ses sorciers, ses devins, ses cultes à mystères, ses sociétés secrètes, ses bois sacrés et sa mythologie qui venait du fond des âges et dans laquelle nous puisons encore, aujourd’hui, un inestimable trésor de sagesse humaine.


L’Afrique qui a aussi ses grands poèmes dramatiques et ses légendes tragiques, en écoutant Sophocle, a entendu une voix plus familière qu’elle ne l’aurait crû et l’Occident a reconnu dans l’art africain des formes de beauté qui avaient jadis été les siennes et qu’il éprouvait le besoin de ressusciter.


Alors entendez, jeunes d’Afrique, combien Rimbaud est africain quand il met des couleurs sur les voyelles comme tes ancêtres en mettaient sur leurs masques, « masque noir, masque rouge, masque blanc–et-noir ».

Ouvrez les yeux, jeunes d’Afrique, et ne regardez plus, comme l’ont fait trop souvent vos aînés, la civilisation mondiale comme une menace pour votre identité mais la civilisation mondiale comme quelque chose qui vous appartient aussi.

Dès lors que vous reconnaîtrez dans la sagesse universelle une part de la sagesse que vous tenez de vos pères et que vous aurez la volonté de la faire fructifier, alors commencera ce que j’appelle de mes voeux, la Renaissance africaine.

Dès lors que vous proclamerez que l’homme africain n’est pas voué à un destin qui serait fatalement tragique et que, partout en Afrique, il ne saurait y avoir d’autre but que le bonheur, alors commencera la Renaissance africaine.

Dès lors que vous, jeunes d’Afrique, vous déclarerez qu’il ne saurait y avoir d’autres finalités pour une politique africaine que l’unité de l’Afrique et l’unité du genre humain, alors commencera la Renaissance africaine.

Dès lors que vous regarderez bien en face la réalité de l’Afrique et que vous la prendrez à bras le corps, alors commencera la Renaissance africaine. Car le problème de l’Afrique, c’est qu’elle est devenue un mythe que chacun reconstruit pour les besoins de sa cause.

Et ce mythe empêche de regarder en face la réalité de l’Afrique.

La réalité de l’Afrique, c’est une démographie trop forte pour une croissance économique trop faible.

La réalité de l’Afrique, c’est encore trop de famine, trop de misère.

La réalité de l’Afrique, c’est la rareté qui suscite la violence.

La réalité de l’Afrique, c’est le développement qui ne va pas assez vite, c’est l’agriculture qui ne produit pas assez, c’est le manque de routes, c’est le manque d’écoles, c’est le manque d’hôpitaux.


La réalité de l’Afrique, c’est un grand gaspillage d’énergie, de courage, de talents, d’intelligence.

La réalité de l’Afrique, c’est celle d’un grand continent qui a tout pour réussir et qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes.

La Renaissance dont l’Afrique a besoin, vous seuls, Jeunes d’Afrique, vous pouvez l’accomplir parce que vous seuls en aurez la force.

Cette Renaissance, je suis venu vous la proposer. Je suis venu vous la proposer pour que nous l’accomplissions ensemble parce que de la Renaissance de l’Afrique dépend pour une large part la Renaissance de l’Europe et la Renaissance du monde.

Je sais l’envie de partir qu’éprouvent un si grand nombre d’entre vous confrontés aux difficultés de l’Afrique.

Je sais la tentation de l’exil qui pousse tant de jeunes Africains à aller chercher ailleurs ce qu’ils ne trouvent pas ici pour faire vivre leur famille.

Je sais ce qu’il faut de volonté, ce qu’il faut de courage pour tenter cette aventure, pour quitter sa patrie, la terre où l’on est né, où l’on a grandi, pour laisser derrière soi les lieux familiers où l’on a été heureux, l’amour d’une mère, d’un père ou d’un frère et cette solidarité, cette chaleur, cet esprit communautaire qui sont si forts en Afrique.

Je sais ce qu’il faut de force d’âme pour affronter le dépaysement, l’éloignement, la solitude.

Je sais ce que la plupart d’entre eux doivent affronter comme épreuves, comme difficultés, comme risques.

Je sais qu’ils iront parfois jusqu’à risquer leur vie pour aller jusqu’au bout de ce qu’ils croient être leur rêve.

Mais je sais que rien ne les retiendra.

Car rien ne retient jamais la jeunesse quand elle se croit portée par ses rêves.

Je ne crois pas que la jeunesse africaine ne soit poussée à partir que pour fuir la misère.

Je crois que la jeunesse africaine s’en va parce que, comme toutes les jeunesses, elle veut conquérir le monde.

Comme toutes les jeunesses, elle a le goût de l’aventure et du grand large.

Elle veut aller voir comment on vit, comment on pense, comment on travaille, comment on étudie ailleurs.

L’Afrique n’accomplira pas sa Renaissance en coupant les ailes de sa jeunesse. Mais l’Afrique a besoin de sa jeunesse.

La Renaissance de l’Afrique commencera en apprenant à la jeunesse africaine à vivre avec le monde, non à le refuser.

La jeunesse africaine doit avoir le sentiment que le monde lui appartient comme à toutes les jeunesses de la terre.

La jeunesse africaine doit avoir le sentiment que tout deviendra possible comme tout semblait possible aux hommes de la Renaissance.

Alors, je sais bien que la jeunesse africaine, ne doit pas être la seule jeunesse du monde assignée à résidence.

Elle ne peut pas être la seule jeunesse du monde qui n’a le choix qu’entre la clandestinité et le repliement sur soi.

Elle doit pouvoir acquérir, hors, d’Afrique la compétence et le savoir qu’elle ne trouverait pas chez elle.

Mais elle doit aussi à la terre africaine de mettre à son service les talents qu’elle aura développés. Il faut revenir bâtir l’Afrique ; il faut lui apporter le savoir, la compétence le dynamisme de ses cadres. Il faut mettre un terme au pillage des élites africaines dont l’Afrique a besoin pour se développer.

Ce que veut la jeunesse africaine c’est de ne pas être à la merci des passeurs sans scrupules qui jouent avec votre vie.

Ce que veut la jeunesse d’Afrique, c’est que sa dignité soit préservée.

C’est pouvoir faire des études, c’est pouvoir travailler, c’est pouvoir vivre décemment. C’est au fond, ce que veut toute l’Afrique. L’Afrique ne veut pas de la charité. L’Afrique ne veut pas d’aide. L’Afrique ne veut pas de passe-droit.


Ce que veut l’Afrique et ce qu’il faut lui donner, c’est la solidarité, la compréhension et le respect.

Ce que veut l’Afrique, ce n’est pas que l’on prenne son avenir en main, ce n’est pas que l’on pense à sa place, ce n’est pas que l’on décide à sa place.
Ce que veut l’Afrique est ce que veut la France, c’est la coopération, c’est l’association, c’est le partenariat entre des nations égales en droits et en devoirs.

Jeunesse africaine, vous voulez la démocratie, vous voulez la liberté, vous voulez la justice, vous voulez le Droit ? C’est à vous d’en décider. La France ne décidera pas à votre place.

Mais si vous choisissez la démocratie, la liberté, la justice et le Droit, alors la France s’associera à vous pour les construire.

Jeunes d’Afrique, la mondialisation telle qu’elle se fait ne vous plaît pas. L’Afrique a payé trop cher le mirage du collectivisme et du progressisme pour céder à celui du laisser-faire.
Jeunes d’Afrique vous croyez que le libre échange est bénéfique mais que ce n’est pas une religion. Vous croyez que la concurrence est un moyen mais que ce n’est pas une fin en soi. Vous ne croyez pas au laisser-faire. Vous savez qu’à être trop naïve, l’Afrique serait condamnée à devenir la proie des prédateurs du monde entier. Et cela vous ne le voulez pas. Vous voulez une autre mondialisation, avec plus d’humanité, avec plus de justice, avec
plus de règles.

Je suis venu vous dire que la France la veut aussi. Elle veut se battre avec l’Europe, elle veut se battre avec l’Afrique, elle veut se battre avec tous ceux, qui dans le monde, veulent changer la mondialisation. Si l’Afrique, la France et l’Europe le veulent ensemble, alors nous réussirons. Mais nous ne pouvons pas exprimer une volonté votre place.

Jeunes d’Afrique, vous voulez le développement, vous voulez la croissance, vous voulez la hausse du niveau de vie.


Mais le voulez-vous vraiment ? Voulez-vous que cesse l’arbitraire, la corruption, la violence ? Voulez-vous que la propriété soit respectée, que l’argent soit investi au lieu d’être détourné ? Voulez-vous que l’État se remette à faire son métier, qu’il soit allégé des bureaucraties qui l’étouffent, qu’il soit libéré du parasitisme, du clientélisme, que son autorité soit restaurée, qu’il domine les féodalités, qu’il domine les corporatismes ? Voulez-vous que partout règne l’État de droit qui permet à chacun de savoir raisonnablement ce qu’il peut attendre des autres ?

Si vous le voulez, alors la France sera à vos côtés pour l’exiger, mais personne ne le voudra à votre place.

Voulez-vous qu’il n’y ait plus de famine sur la terre africaine ? Voulez-vous que, sur la terre africaine, il n’y ait plus jamais un seul enfant qui meure de faim ? Alors cherchez l’autosuffisance alimentaire. Alors développez les cultures vivrières. L’Afrique a d’abord besoin de produire pour se nourrir. Si c’est ce que vous voulez, jeunes d’Afrique, vous tenez entre vos mains l’avenir de l’Afrique, et la France travaillera avec vous pour bâtir cet avenir.

Vous voulez lutter contre la pollution ? Vous voulez que le développement soit durable ? Vous voulez que les générations actuelles ne vivent plus au détriment des générations futures ? Vous voulez que chacun paye le véritable coût de ce qu’il consomme ? Vous voulez développer les technologies propres ? C’est à vous de le décider. Mais si vous le décidez, la France sera à vos côtés.


Vous voulez la paix sur le continent africain ? Vous voulez la sécurité collective ? Vous voulez le règlement pacifique des conflits ? Vous voulez mettre fin au cycle infernal de la vengeance et de la haine ? C’est à vous, mes amis africains, de le décider. Et si vous le décidez, la France sera à vos côtés, comme une amie indéfectible, mais la France ne peut pas vouloir à la place de la jeunesse d’Afrique.


Vous voulez l’unité africaine ? La France le souhaite aussi.

Parce que la France souhaite l’unité de l’Afrique, car l’unité de l’Afrique rendra l’Afrique aux Africains.

Ce que veut faire la France avec l’Afrique, c’est regarder en face les réalités. C’est faire la politique des réalités et non plus la politique des mythes.

Ce que la France veut faire avec l’Afrique, c’est le co-développement, c’est-à-dire le développement partagé. La France veut avec l’Afrique des projets communs, des pôles de compétitivité communs, des universités communes, des laboratoires communs.

Ce que la France veut faire avec l’Afrique, c’est élaborer une stratégie commune dans la mondialisation.

Ce que la France veut faire avec l’Afrique, c’est une politique d’immigration négociée ensemble, décidée ensemble pour que la jeunesse africaine puisse être accueillie en France et dans toute l’Europe avec dignité et avec respect.

Ce que la France veut faire avec l’Afrique, c’est une alliance de la jeunesse française et de la jeunesse africaine pour que le monde de demain soit un monde meilleur.

Ce que veut faire la France avec l’Afrique, c’est préparer l’avènement de l’Eurafrique, ce grand destin commun qui attend l’Europe et l’Afrique.

A ceux qui, en Afrique, regardent avec méfiance ce grand projet de l’Union Méditerranéenne que la France a proposé à tous les pays riverains de la Méditerranée, je veux dire que, dans l’esprit de la France, il ne s’agit nullement de mettre à l’écart l’Afrique, qui s’étend au sud du Sahara mais, qu’au contraire, il s’agit de faire de cette Union le pivot de l’Eurafrique, la première étape du plus grand rêve de paix et de prospérité qu’Européens et Africains sont capables de concevoir ensemble.


Alors, mes chers Amis, alors seulement, l’enfant noir de Camara Laye, à genoux dans le silence de la nuit africaine, saura et comprendra qu’il peut lever la tête et regarder avec confiance l’avenir. Et cet enfant noir de Camara Laye, il sentira réconciliées en lui les deux parts de lui-même. Et il se sentira enfin un homme comme tous les autres hommes de l’humanité.


Je vous remercie. »

24 février 2008 - Lire la suite Tags: none

Gorée, la porte de non retour

21 février 2008 - Lire la suite Tags: none

C’est triste d’avoir raison

Comme je le craignais dans un précédent post, il y a bien eu tabassage en règle pour délit de sexualité contraire aux préceptes religieux. L’un des invités du faux mariage homosexuel, reconnu par une foule hostile vendredi dans la capitale, a été roué de coups. Heureusement, des Dakarois sont intervenus pour le tirer d’affaire et le mettre à l’abri. Il va quitter le pays.

La presse sénégalaise, égale à elle-même, alimente la haine homophobe. « L’As » attaque son article par cette question : « Pape Mbaye va-t-il se rendre à l’évidence ?  C’est-à-dire qu’il n’est plus en sécurité à Dakar… » Pas la peine d’aller plus en avant dans le papier pour comprendre qu’il a failli y passer purement et simplement parce qu’il le veut bien. Quelle idée de vouloir séjourner dans sa ville et pis, marcher dans ses rues…

La marche anti-homosexuelle a bien eu lieu vendredi mais ses participants ont également goûté au pavé. Interdite par la préfecture, elle a été dispersée devant la principale mosquée de la cité. Dans plusieurs rues entourant l’édifice religieux, des tas d’ordures ont été enflammés et des barricades dressées. Les forces de l’ordre ont usé de la matraque et du gaz lacrymogène. La presse s’est largement répondue le lendemain pour dénoncer l’intervention policière.

Si la laïcité espérait s’en tirer à si bon compte, elle s’est mise le doigt dans l’œil jusqu’au lobe occipital. Elle reçoit ses premières salves. Dans l’Obs, édito de Serigne Saliou Samb : « Force est de reconnaître que les hommes politiques ont une grande part de responsabilité dans cette situation qui s’exacerbe de jour en jour. Car d’un côté, ils jurent leur attachement aux valeurs sacrées de la démocratie et de la laïcité pour entrer dans les bonnes grâces des bailleurs de fonds, le plus souvent de confession anti-islamique. Et d’un autre, ces mêmes hommes politiques se prosternent devant les religieux, dans le but de satisfaire leurs talibés, qui constituent l’écrasante majorité des Musulmans du Sénégal… Par ailleurs, la laïcité du gouvernement sénégalais fait rire, quand on sait que des prières sont toujours formulées à la Présidence de la République et que des versets du Coran ponctuent souvent les discours à l’Assemblée nationale. La contradiction entre les déclarations des officiels et leur comportement de tous les jours, ne fera qu’affaiblir le soi-disant régime laïc de notre pays. “

Curiosité locale. Amnesty Sénégal s’est désolidarisée de la maison mère Amnesty international qui réclame, avec d’autres ONG, la légalisation de l’homosexualité au Sénégal. Ambiance…

20 février 2008 - Lire la suite Tags: none

Conseil du coach : prendre un casque pour faire une entrée en fanfare

19 février 2008 - Lire la suite Tags: none

Dakar, c’est



J’étais un garçon crédule. On me disait que les abeilles étaient peignées et j’imaginais les apiculteurs y allaient de leur coup de brosse avant de lâcher une pleine ruche de butineuses. Après tout, on baguait bien les pigeons ? Un 1er avril, mon père m’a demandé gamin d’aller lui chercher de l’huile de coude. J’ai fait trois magasins avant de rentrer, penaud : « Mais un monsieur m’a dit que si tu voulais, il avait du sel bleu. »

Le jour où l’on m’a dit que Lot-et-Garonne était une terre de contrastes, j’ai opiné du chef et je me suis murmuré : « Mais c’est bien sûr ! » Seulement, je sais qu’aujourd’hui, les abeilles ne se peignent pas, que l’huile de coude ne se boit pas et que le 47 n’est pas une terre de contrastes. Car du contraste (le luxe des capitales du tiers-monde ?), j’en ai bouffé à Dakar de pleines cuillerées et désormais, on ne me la fera plus.

Je savais que je finirais par me rendre à la capitale mais j’ai longtemps traîné des pieds. Peu d’échos favorables : « Ca pue, ce n’est pas particulièrement beau, tu es harcelé tous les vingt pas. » Jolie carte postale. J’avais bien une dizaine d’allers-retours Saly-Dakar au compteur - pour me rendre à l’aéroport ou au stade Demba-Diop - mais ça ne comptait pas. Un rendez-vous pro m’a forcé la main et m’a embarqué pour 24 heures là-bas vendredi matin.


… Nice, la Maison blanche et le Kosovo en même temps. Dakar, c’est siroter un café dans l’un des endroits les plus chics du cœur de ville, le Café de Rome, sur une somptueuse terrasse ombragée, fréquentée essentiellement par des Français, disposant d’un videur dès 9 heures du matin. C’est une table d’habitués, âgés, qui y vont de leur petite sollicitude quotidienne auprès du serveur (« Comment allez vous ce matin Ibrahima ? ») avant de feuilleter l’Equipe devant un petit noir (un métisse 3-4 ans qui au passage m’adresse son plus beau sourire). C’est l’impression d’être un matin de mai à Nice. A 200 mètres de là, c’est la Présidence qui se présente tout en long, d’un blanc crème qui n’est pas sans rappeler son équivalent US. Ce sont ses intellectuels. C’est un échange passionnant avec Mackily Gassama, écrivain et ancien ministre, coordinateur d’un ouvrage à paraître cette semaine « Discours de Dakar, pourquoi Sarkozy a tort » dans lequel philosophes, historiens, économistes, géographes africains démontent les propos du président français tenus sept mois plus tôt.

Dakar, c’est prendre de pleins poumons d’air vicié. C’est se rappeler au bon souvenir du super et du diesel craché par des pots sans filtre à particules. Le long des deux voies, ce sont des bidonvilles comme on en voit dans les blockbusters américains retraçant l’ex-Yougoslavie en pleine guerre. Seulement, à Dakar, il n’y a pas eu de guerre. Il n’y a pas eu de Kosovo. Pourtant, sur des centaines de mètres, des gens s’entassent dans habitations à peine plus grandes que la chambre d’amis chez mamie. Les gravats servent d’allées. Une corde traverse la pièce pour sécher le linge. On le sait car les façades sont atrocement mutilées. Tant est-il qu’il y ait à parler de façades. Elles subsistent par la présence de quelques blocs de béton arrachés, suspendus par des tiges de fer métalliques. L’ensemble donne le sentiment de se trouver face à la toile d’un mauvais Guernica.

Dakar, ce sont les fameux taxis noir et jaune. C’est renouer avec la civilisation : marcher sur

des trottoirs et non plus sur du sable. Dakar, c’est la très entretenue place de l’Indépendance fréquentée par talibés, grands-mères infirmes et autres cul-de-jatte tendant la main. Dakar, c’est enfin entendre les quelques phrases clichés qui amusent tant les toubabs (Un antiquaire tenant à me faire découvrir ses statuettes made in China : « Tu sais, on est collant comme la mouche mais pas agressif comme le moustique. » J’ai déjà lu ça quelque part. Dans le Petit futé je crois). Dakar, c’est l’opportunité de faire d’agréables rencontres, comme ce vendeur de djembés sur les hauteurs de l’île de Gorée. Il travaille la peau, avec le port de Dakar dans le dos, et on parle football. Jamais il n’essaiera de me vendre ses produits. Il me parle de son île où il est né et où il a grandi : « 800 musulmans et 400 catholiques. » Une proportion sacrément éloignée de la proportion nationale (9 pour 1) : « Mais à l’époque (de la colonisation, ndlr), ceux qui arrivaient sur l’île étaient convertis. Je t’aurais bien fait faire un tour de l’île gratuit mais je n’ai vraiment pas le temps là à cause du travail. »


… de vraies rencontres et de fausses retrouvailles. Dakar, c’est son lot d’arnaqueurs de tout poil. En attendant la chaloupe pour Gorée, un type, quadra bien sapé, lunettes de soleil, français nickel, vient vers moi en train d’apaiser mon estomac avec un esquimau. « Oh comment ça va ? Je t’ai vu quand on passait avec la famille. J’ai dit : tiens mais qu’est-ce qu’il fait là, à Dakar. » Moi dubitatif. Le coup du « On se connaît », je l’ai déjà goûté à Saly : « On s’est vu où ? » - « Tu ne te souviens pas ? Chez Mme Diallo. » Je souris. Je me souviens avoir passé une soirée chez une Mme Diallo il y a deux semaines et avoir rencontré des inconnus. Il devient crédible : « Aaaah chez Aïcha Diallo ! » - « Oui, chez Aïcha ! Alors, comment ça va ? » Je ne me souviens toujours pas mais par politesse, je deviens agréable. Je lui dis ce que je fais à la capitale pendant que la vanille coule sur mes baskets, lui me raconte l’opération de sa belle-mère atteinte du cancer. Cinq minutes de discussion plus tard, il attaque : « Là, ça fait deux jours qu’on est panne. On est bloqué avec la voiture. Tu pourrais nous aider pour qu’on puisse rentrer… » Je perds mon sourire. Froidement, je le relance sur la question qu’il a esquivée à deux reprises avec talent : « On s’est vu où ? » - « Chez Aïcha Diallo voyons. » - « Dans quelle ville ? » - « Mais chez Aïcha. » Il est pris d’un rire nerveux. - « Dans quelle ville ? » Il tente son va-tout, toujours bardé de son sourire faux cul : « A Kaolack. » Je m’éloigne, le regard noir et un doigt accusateur pointé dans sa direction : « Je n’ai jamais mis les pieds à Kaolack. » Dans ma colère, je me souviens que le nom d’Aïcha (la prof d’anglais, rappelez vous) n’est pas Diallo mais Ndiaye. Malin l’animal, le nom est tellement répandu… Il y avait trois chances sur quatre que je connaisse un ou une Diallo.


… Gorée. Gorée, c’est Burano version traite négrière. Dakar, c’est Gorée. Et Gorée,

c’est le plus bel endroit habité que j’ai pu voir jusqu’à présent au Sénégal. Des petites rues pavées – rares dans le pays – permettent de se promener le long de maisons de type colonial. Elles sont joliment entretenues, peintes en rouge ou jaune, c’est selon. L’endroit est paisible et pourtant extrêmement touristique. On y sert de délicieuses crevettes aux herbes. Je perçois ce petit bout de terre à 20 minutes de la ville comme le pendant africain de Burano la Vénitienne.

Dakar, c’est Gorée. Et Gorée, c’est l’île aux esclaves et sa maison éponyme. Une cour intérieure, un double escalier central menant à une pièce spacieuse et agréable, jadis occupée par les colons. On s’imaginerait bien vivre dans cette maison si les pierres ne portaient pas en elles ce flot de souffrance. Au rez-de-chaussée, ce sont des geôles petites, humides, faiblement éclairées. Jo Ndiaye, le conservateur, explique la sélection en fonction de la dentition comme pour les canassons, le gavage comme pour les oies, un numéro pour nom comme pour les vaches et cette porte au fond, donnant sur la mer (« la porte de non retour ») comme pour se rendre à l’abattoir.

Dakar, ce n’est pas séduisant. Mais Dakar, c’est attirant. Dakar est un essaim de curiosités. Il me faut y retourner.

17 février 2008 - Lire la suite Tags: none

A sec

15 février 2008 - Lire la suite Tags: none