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du Journal SUD OUEST

Les Lionceaux de la Teranga
Le Sénégal depuis l’institut Diambars, centre de formation de jeunes footballeurs

Dakar, c’est



J’étais un garçon crédule. On me disait que les abeilles étaient peignées et j’imaginais les apiculteurs y allaient de leur coup de brosse avant de lâcher une pleine ruche de butineuses. Après tout, on baguait bien les pigeons ? Un 1er avril, mon père m’a demandé gamin d’aller lui chercher de l’huile de coude. J’ai fait trois magasins avant de rentrer, penaud : « Mais un monsieur m’a dit que si tu voulais, il avait du sel bleu. »

Le jour où l’on m’a dit que Lot-et-Garonne était une terre de contrastes, j’ai opiné du chef et je me suis murmuré : « Mais c’est bien sûr ! » Seulement, je sais qu’aujourd’hui, les abeilles ne se peignent pas, que l’huile de coude ne se boit pas et que le 47 n’est pas une terre de contrastes. Car du contraste (le luxe des capitales du tiers-monde ?), j’en ai bouffé à Dakar de pleines cuillerées et désormais, on ne me la fera plus.

Je savais que je finirais par me rendre à la capitale mais j’ai longtemps traîné des pieds. Peu d’échos favorables : « Ca pue, ce n’est pas particulièrement beau, tu es harcelé tous les vingt pas. » Jolie carte postale. J’avais bien une dizaine d’allers-retours Saly-Dakar au compteur - pour me rendre à l’aéroport ou au stade Demba-Diop - mais ça ne comptait pas. Un rendez-vous pro m’a forcé la main et m’a embarqué pour 24 heures là-bas vendredi matin.


… Nice, la Maison blanche et le Kosovo en même temps. Dakar, c’est siroter un café dans l’un des endroits les plus chics du cœur de ville, le Café de Rome, sur une somptueuse terrasse ombragée, fréquentée essentiellement par des Français, disposant d’un videur dès 9 heures du matin. C’est une table d’habitués, âgés, qui y vont de leur petite sollicitude quotidienne auprès du serveur (« Comment allez vous ce matin Ibrahima ? ») avant de feuilleter l’Equipe devant un petit noir (un métisse 3-4 ans qui au passage m’adresse son plus beau sourire). C’est l’impression d’être un matin de mai à Nice. A 200 mètres de là, c’est la Présidence qui se présente tout en long, d’un blanc crème qui n’est pas sans rappeler son équivalent US. Ce sont ses intellectuels. C’est un échange passionnant avec Mackily Gassama, écrivain et ancien ministre, coordinateur d’un ouvrage à paraître cette semaine « Discours de Dakar, pourquoi Sarkozy a tort » dans lequel philosophes, historiens, économistes, géographes africains démontent les propos du président français tenus sept mois plus tôt.

Dakar, c’est prendre de pleins poumons d’air vicié. C’est se rappeler au bon souvenir du super et du diesel craché par des pots sans filtre à particules. Le long des deux voies, ce sont des bidonvilles comme on en voit dans les blockbusters américains retraçant l’ex-Yougoslavie en pleine guerre. Seulement, à Dakar, il n’y a pas eu de guerre. Il n’y a pas eu de Kosovo. Pourtant, sur des centaines de mètres, des gens s’entassent dans habitations à peine plus grandes que la chambre d’amis chez mamie. Les gravats servent d’allées. Une corde traverse la pièce pour sécher le linge. On le sait car les façades sont atrocement mutilées. Tant est-il qu’il y ait à parler de façades. Elles subsistent par la présence de quelques blocs de béton arrachés, suspendus par des tiges de fer métalliques. L’ensemble donne le sentiment de se trouver face à la toile d’un mauvais Guernica.

Dakar, ce sont les fameux taxis noir et jaune. C’est renouer avec la civilisation : marcher sur

des trottoirs et non plus sur du sable. Dakar, c’est la très entretenue place de l’Indépendance fréquentée par talibés, grands-mères infirmes et autres cul-de-jatte tendant la main. Dakar, c’est enfin entendre les quelques phrases clichés qui amusent tant les toubabs (Un antiquaire tenant à me faire découvrir ses statuettes made in China : « Tu sais, on est collant comme la mouche mais pas agressif comme le moustique. » J’ai déjà lu ça quelque part. Dans le Petit futé je crois). Dakar, c’est l’opportunité de faire d’agréables rencontres, comme ce vendeur de djembés sur les hauteurs de l’île de Gorée. Il travaille la peau, avec le port de Dakar dans le dos, et on parle football. Jamais il n’essaiera de me vendre ses produits. Il me parle de son île où il est né et où il a grandi : « 800 musulmans et 400 catholiques. » Une proportion sacrément éloignée de la proportion nationale (9 pour 1) : « Mais à l’époque (de la colonisation, ndlr), ceux qui arrivaient sur l’île étaient convertis. Je t’aurais bien fait faire un tour de l’île gratuit mais je n’ai vraiment pas le temps là à cause du travail. »


… de vraies rencontres et de fausses retrouvailles. Dakar, c’est son lot d’arnaqueurs de tout poil. En attendant la chaloupe pour Gorée, un type, quadra bien sapé, lunettes de soleil, français nickel, vient vers moi en train d’apaiser mon estomac avec un esquimau. « Oh comment ça va ? Je t’ai vu quand on passait avec la famille. J’ai dit : tiens mais qu’est-ce qu’il fait là, à Dakar. » Moi dubitatif. Le coup du « On se connaît », je l’ai déjà goûté à Saly : « On s’est vu où ? » - « Tu ne te souviens pas ? Chez Mme Diallo. » Je souris. Je me souviens avoir passé une soirée chez une Mme Diallo il y a deux semaines et avoir rencontré des inconnus. Il devient crédible : « Aaaah chez Aïcha Diallo ! » - « Oui, chez Aïcha ! Alors, comment ça va ? » Je ne me souviens toujours pas mais par politesse, je deviens agréable. Je lui dis ce que je fais à la capitale pendant que la vanille coule sur mes baskets, lui me raconte l’opération de sa belle-mère atteinte du cancer. Cinq minutes de discussion plus tard, il attaque : « Là, ça fait deux jours qu’on est panne. On est bloqué avec la voiture. Tu pourrais nous aider pour qu’on puisse rentrer… » Je perds mon sourire. Froidement, je le relance sur la question qu’il a esquivée à deux reprises avec talent : « On s’est vu où ? » - « Chez Aïcha Diallo voyons. » - « Dans quelle ville ? » - « Mais chez Aïcha. » Il est pris d’un rire nerveux. - « Dans quelle ville ? » Il tente son va-tout, toujours bardé de son sourire faux cul : « A Kaolack. » Je m’éloigne, le regard noir et un doigt accusateur pointé dans sa direction : « Je n’ai jamais mis les pieds à Kaolack. » Dans ma colère, je me souviens que le nom d’Aïcha (la prof d’anglais, rappelez vous) n’est pas Diallo mais Ndiaye. Malin l’animal, le nom est tellement répandu… Il y avait trois chances sur quatre que je connaisse un ou une Diallo.


… Gorée. Gorée, c’est Burano version traite négrière. Dakar, c’est Gorée. Et Gorée,

c’est le plus bel endroit habité que j’ai pu voir jusqu’à présent au Sénégal. Des petites rues pavées – rares dans le pays – permettent de se promener le long de maisons de type colonial. Elles sont joliment entretenues, peintes en rouge ou jaune, c’est selon. L’endroit est paisible et pourtant extrêmement touristique. On y sert de délicieuses crevettes aux herbes. Je perçois ce petit bout de terre à 20 minutes de la ville comme le pendant africain de Burano la Vénitienne.

Dakar, c’est Gorée. Et Gorée, c’est l’île aux esclaves et sa maison éponyme. Une cour intérieure, un double escalier central menant à une pièce spacieuse et agréable, jadis occupée par les colons. On s’imaginerait bien vivre dans cette maison si les pierres ne portaient pas en elles ce flot de souffrance. Au rez-de-chaussée, ce sont des geôles petites, humides, faiblement éclairées. Jo Ndiaye, le conservateur, explique la sélection en fonction de la dentition comme pour les canassons, le gavage comme pour les oies, un numéro pour nom comme pour les vaches et cette porte au fond, donnant sur la mer (« la porte de non retour ») comme pour se rendre à l’abattoir.

Dakar, ce n’est pas séduisant. Mais Dakar, c’est attirant. Dakar est un essaim de curiosités. Il me faut y retourner.

2 commentaires pour “Dakar, c’est”

  • Riton dit :

    Je suis désolé, le Lot-et-Garonne est une terre de contrastes ! Magnifique ce papier, comme d’hab.

  • Le Chuck Norris de l'ombre dit :

    Chaque couleur correspond à la nationalité du colon.

    Les portugais des maisons rose Les hollandais des maisons jaunes Les français des maisons blanches

    Je ne suis pas sûr d’attribuer la bonne couleur au bon pays, mais c’est un truc comme ça.

    Certaines maisons ne sont pas crépies, et sont donc noir comme la pierre qui forme les murs. Ce sont les maisons des affranchis.

    En tout cas c’est ce que m’avait expliqué le guide à Gorée.

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