Dakar, c’est

J’étais
un garçon crédule. On me disait que les abeilles étaient peignées et
j’imaginais les apiculteurs y allaient de leur coup de brosse avant de lâcher une
pleine ruche de butineuses. Après tout, on baguait bien les pigeons ? Un 1er
avril, mon père m’a demandé gamin d’aller lui chercher de l’huile de coude.
J’ai fait trois magasins avant de rentrer, penaud : « Mais un
monsieur m’a dit que si tu voulais, il avait du sel bleu. »
Le jour
où l’on m’a dit que Lot-et-Garonne était une terre de contrastes, j’ai opiné du
chef et je me suis murmuré : « Mais c’est bien sûr ! »
Seulement, je sais qu’aujourd’hui, les abeilles ne se peignent pas, que l’huile de coude ne se boit pas et que le 47 n’est pas une terre de contrastes. Car
du contraste (le luxe des capitales du tiers-monde ?), j’en ai bouffé à
Dakar de pleines cuillerées et désormais, on ne me la fera plus.
Je
savais que je finirais par me rendre à la capitale mais j’ai longtemps traîné des
pieds. Peu d’échos favorables : « Ca pue, ce n’est pas
particulièrement beau, tu es harcelé tous les vingt pas. » Jolie carte
postale. J’avais bien une dizaine d’allers-retours Saly-Dakar au compteur -
pour me rendre à l’aéroport ou au stade Demba-Diop - mais ça ne comptait pas.
Un rendez-vous pro m’a forcé la main et m’a embarqué pour 24 heures là-bas
vendredi matin.
Dakar, c’est prendre de pleins poumons d’air vicié. C’est se
rappeler au bon souvenir du super et du diesel craché par des pots sans filtre
à particules. Le long des deux voies, ce sont des bidonvilles comme on en voit
dans les blockbusters américains
retraçant l’ex-Yougoslavie en pleine guerre. Seulement, à Dakar, il n’y a pas
eu de guerre. Il n’y a pas eu de Kosovo. Pourtant, sur des centaines de mètres,
des gens s’entassent dans habitations à peine plus grandes que la chambre
d’amis chez mamie. Les gravats servent d’allées. Une corde traverse la pièce
pour sécher le linge. On le sait car les façades sont atrocement mutilées. Tant
est-il qu’il y ait à parler de façades. Elles subsistent par la présence de
quelques blocs de béton arrachés, suspendus par des tiges de fer métalliques.
L’ensemble donne le sentiment de se trouver face à la toile d’un mauvais
Guernica.
Dakar, ce sont les fameux taxis noir et jaune. C’est renouer avec la civilisation : marcher sur
des trottoirs et non plus sur du sable.
Dakar, c’est la très entretenue place de l’Indépendance fréquentée par talibés,
grands-mères infirmes et autres cul-de-jatte tendant la main. Dakar, c’est enfin
entendre les quelques phrases clichés qui amusent tant les toubabs (Un antiquaire
tenant à me faire découvrir ses statuettes made in China : « Tu sais, on est
collant comme la mouche mais pas agressif comme le moustique. » J’ai déjà
lu ça quelque part. Dans le Petit futé je crois). Dakar, c’est l’opportunité de
faire d’agréables rencontres, comme ce vendeur de djembés sur les hauteurs de
l’île de Gorée. Il travaille la peau, avec le port de Dakar dans le dos, et on
parle football. Jamais il n’essaiera de me vendre ses produits. Il me parle de
son île où il est né et où il a grandi : « 800 musulmans et 400
catholiques. » Une proportion sacrément éloignée de la proportion
nationale (9 pour 1) : « Mais à l’époque (de la colonisation, ndlr),
ceux qui arrivaient sur l’île étaient convertis. Je t’aurais bien fait faire un tour de l’île gratuit mais je
n’ai vraiment pas le temps là à cause du travail. »
c’est le plus bel endroit
habité que j’ai pu voir jusqu’à présent au Sénégal. Des petites rues pavées –
rares dans le pays – permettent de se promener le long de maisons de type
colonial. Elles sont joliment entretenues, peintes en rouge ou jaune, c’est
selon. L’endroit est paisible et pourtant extrêmement touristique. On y sert de
délicieuses crevettes aux herbes. Je perçois ce petit bout de terre à 20
minutes de la ville comme le pendant africain de Burano la Vénitienne.Dakar,
c’est Gorée. Et Gorée, c’est l’île aux esclaves et sa maison éponyme. Une cour
intérieure, un double escalier central menant à une pièce spacieuse et
agréable, jadis occupée par les colons. On s’imaginerait bien vivre dans cette
maison si les pierres ne portaient pas en elles ce flot de souffrance. Au
rez-de-chaussée, ce sont des geôles petites, humides, faiblement éclairées. Jo
Ndiaye, le conservateur, explique la sélection en fonction de la dentition
comme pour les canassons, le gavage comme pour les oies, un numéro pour nom
comme pour les vaches et cette porte au fond, donnant sur la mer (« la
porte de non retour ») comme pour se rendre à l’abattoir.


Riton dit :
Je suis désolé, le Lot-et-Garonne est une terre de contrastes ! Magnifique ce papier, comme d’hab.
Le Chuck Norris de l'ombre dit :
Chaque couleur correspond à la nationalité du colon.
Les portugais des maisons rose Les hollandais des maisons jaunes Les français des maisons blanches
Je ne suis pas sûr d’attribuer la bonne couleur au bon pays, mais c’est un truc comme ça.
Certaines maisons ne sont pas crépies, et sont donc noir comme la pierre qui forme les murs. Ce sont les maisons des affranchis.
En tout cas c’est ce que m’avait expliqué le guide à Gorée.