Archive du mars 2008
Bon vent !
La semaine a été traversée par un souffle d’impatience.
C’est toujours ainsi avant
les vacances. Les jeunes piétinent. Ils sont
excités. Une vraie colonie de puces. Globalement, ils sont plus enthousiastes
et rieurs qu’à l’accoutumée. Mais c’est généralement dans ces instants de
relâchement que les quelques dérapages se produisent. Oh, jamais rien de bien
méchant. C’est par exemple la quasi-totalité de la classe multimédia surprise mercredi
en train de tchater au lieu de mener des recherches en cours d’histoire ou ce
fait d’arme la veille des précédentes vacances (en décembre) :
quelques-uns avaient prétexté un achat à la station essence pour filer à la
sénégalaise faire la fête. La course leur avait pris 3 heures. Forcément, cela
s’était remarqué…
Quoi qu’il en soit, restent les matchs du week-end pour
mettre fin à ce chapitre. Les derniers seront au plus tard les fesses sur les
nattes familiales lundi. Ils ne demandent que ça, globalement, ils sont
épuisés. C’est qu’il faut se les enquiller ces semaines de folie avec 30 heures
de cours, 14 heures d’entraînement, 1 h 45 de match, des kilos de riz et
d’oignons engloutis et des heures de soutien scolaire en dessert. Pratiquement
tous les soirs, les élèves de terminale gagnent leurs bureaux pour bosser
jusqu’à minuit, voire 1 heure. Ce sont les seules à avoir l’autorisation
exceptionnelle de se coucher après 22 heures. Mais le réveil sonne à la même
heure pour tous.
Coquetterie d’au revoir : un voile opaque a recouvert
le centre et ses environs. Ça ressemble au brouillard mais ça n’en a pas le
goût. Ce manteau-là n’est pas humide. Il pique les yeux, place rapidement une
barre à hauteur du front et croque sous la dent. Il s’agit d’une tempête de
sable. Rien de violent, c’est à peine si on sent le vent souffler. Des millions
de grains infimes restent en suspension depuis une quarantaine d’heures
maintenant, en provenance de Mauritanie. Pour paraphraser Dionysos, c’est comme
si Dieu s’était décidé à croquer dans un sandwich en porcelaine et qu’il en
dispersait les miettes parmi nous. Tout objet resté un tant soit peu au grand
air se pare en quelques minutes d’une couche jaunâtre. Les plaquettes de freins
crissent au premier freinage. On évite de manger à l’extérieur et de laisser
les fenêtres ouvertes. Foutue avancée du désert…
Une oasis se profile pourtant, au sein même de l’institut. Une
masse verte que l’on peut apercevoir au fond. Il s’agit des terrains
synthétiques. Une vraie petite révolution dans la vie du centre. Pour eux aussi
les jeunes piétinent. Nul doute que ces pelouses vont leur changer la vie. La
première sera inaugurée demain, 17 heures. Les ouvriers ont posé ce matin les
granulons qui se glissent entre les brins en plastique et en font des surfaces
plus douces et agréables que leur version naturelle. Pour sûr, mon football va
faire un pas de géant.
I have a dream
C’était il y a cinq mois déjà. J’ai d’abord résisté.
Pratiquement tout le monde le faisait. Pas moi. Pas de temps à perdre. Pas le temps
de laisser reposer les 10 000 projets à mener – aussi bien personnels que
liés à Diambars -, tous tellement plus essentiels. Parfois la tentation donnait
de grands coups de bélier dans ma volonté. Un assaut repoussé, puis deux. Des
fissures apparurent : et pourquoi pas ? Quel mal y a-t-il à cela.
Juste une fois, pour voir… J’ai repoussé le démon… péniblement. Mais pour
combien de temps ? La question n’était plus de savoir s’il fallait ou non résister
: au fond, au creux du ventre, je sentais la bataille perdue. Ce n’était plus qu’une
question de temps avant de poser le genou. Je ne suis pas plus fort qu’un
autre. Tout le monde plie, tout le monde succombe, tout le monde s’allonge.
Pourquoi, moi, resterais-je debout ?
C’est arrivé un lundi. Ou bien un jeudi. Peut-être même un
vendredi. Seule certitude : c’est arrivé. Juste après le déjeuner. C’était
un de ces jours où les valises sous les yeux m’auraient contraint à payer un
excédent de bagages à l’aéroport, où la volonté n’a guère plus de force qu’un
nouveau-né. J’ai discrètement regagné ma chambre. Un coup d’œil à droite, un
autre à gauche. J’entendais des rires depuis la chambre du kiné juste en face,
transformer comme toujours à cette heure-ci en salon de thé. Je me suis fait
tout petit. J’ai discrètement tourné la clef pour m’enfermer depuis l’intérieur.
Personne ne m’a vu, ni entendu. Mélange de soulagement, d’excitation, voire
d’interdit pour mon esprit étriqué de petit Français. A quoi bon s’en cacher
alors qu’ici, à Diambars, c’est même encouragé ? Je ne sais pas.
Probablement parce que dans ma culture, ce n’est pas si bien perçu.
Je me suis mis à l’aise. J’ai ouvert la fenêtre et mis en
marche le ventilateur. Juste ce qu’il fallait de vent pour ressentir un léger
frisson. Assez rapidement, cinq minutes peut-être, j’ai ressenti la première
salve. Mes repères ont foutu le camp. Sensation aussi douce que le sucre. Je
devenais encore plus petit, m’enfonçant lentement, très lentement dans une
chantilly maison. Sentiment d’être là et ailleurs, déconnecté mais maintenu par
un fil de soie. Je me suis mis à regarder mes paupières fermées filtrant la
lumière. J’ai vu un vaste magma jaune orangé traversé par d’infimes traits
rouges. L’effort de concentration m’a tiré vers la réalité.
Pas question ! J’ai repris une grande inspiration,
comme pour m’engager vers une longue apnée et j’ai replongé.
Cette fois-ci, je suis descendu plus bas. Trop bas. J’ai
sombré. Cela ne peut pas faire de mal. Le fil de soie a rompu. J’étais passé
sous la chantilly. Plus de haut, ni de bas, plus de pesanteur. J’étais passé
dans l’autre monde, là où l’on voit des ciels vanillés, là où l’on revit des
instants perdus, où l’on partage un moment privilégié avec ceux que l’on ne voit
plus, où l’on partage l’intimité de célébrités qui nous sont inconnues. Combien
de temps cela a duré ? Une heure ? Une minute ? Une vie ?
Quarante-cinq minutes à en croire l’horloge de mon portable.
Parce que tout à une fin, il a fallu s’extirper de
l’instant. Une fois remis sur pied, la sensation vaporeuse s’est lentement
dissipée pour laisser gagner un bien-être ressenti des pieds à la tête. Je suis
reparti et me suis rendu compte en chemin que j’avais oublié les valises.
Quelle bonne surprise…
Comme une drogue, elle devient addiction. Je suis devenu
accro. D’une fois par semaine, je suis passé à deux, puis trois. Je dois
probablement être à quatre aujourd’hui.
La culpabilité de la première fois est restée sous la couche de chantilly.
L’homme tient là un bien beau bijou et les Sénégalais ont saisi qu’il serait
ridicule de s’en priver. En France aussi, elle est là, à nous tendre les bras,
mais on préfère laisser ce diamant dans l’écrin. On le sort une fois de temps
en temps, surtout le dimanche. Pas plus, il ne faudrait surtout pas en abuser, on
ne sait jamais. Mais on ne sait pas quoi ?
La Toubabie se fourvoie, le Sénégal a tout compris : il
faut user jusqu’à la corde la plus grande création humaine du millénaire, la
sieste.
Vous avez la monnaie ?
Une course en taxi-brousse à Saly : 500 F CFA (5 F d’avant €) sans Eurocard
Mastercard,
une course en taxi-brousse à Mbour : 1 500 F (prix toubab conseillé), une
course à Dakar : 25 000 (15 000 pour un Sénégalais, 7 000 en
taxi commun : sept passagers dans la voiture)
La boîte de Petit écolier : 3 500 F
La bouteille d’eau minérale : 300 F dans une station essence,
Un litre d’essence :
La statuette de Paco :
La langouste : 8 000 à
La chemise en lin sur mesure : 15 000 F
Une minute de portable : 90 F
Un sac de riz de 50 kg : 9 000 F
Un paquet de thé : 100 F
Un week-end de Pâques sur la plage à buller, ça n’a pas de
prix.
Plein les yeux
Chose promise, chose due. J’ai fait découvrir aux multimédias « les Yeux dans les
bleus ». Pour ceux qui ne vivent pas
sur une terre ronde comme un ballon, il s’agit du super documentaire de Stéphane Meunier racontant l’aventure 98 au
sein du groupe France.Hormis Maleye, le Franco-sénégalais de l’étape, aucun ne connaissait. Ils ont en revanche un équivalent local dévoilant les coulisses des Lions durant la Coupe 2002. Cela s’appelle « la Tannière ». Original.
Si c’est l’OCI j’y vais aussi
Joyeux bordel toute
la semaine au Sénégal qui gagne avec jeudi et vendredi pour point d’orgue. Ce
bordel a des initiales : OCI, pour Organisation de la Conférence
islamique, énorme raout musulman avec plus de 5 000 participants attendus
pour ce sommet, venus d’une soixantaine de pays. Parmi eux : une
quarantaine de chefs d’états et pléthores de ministres, logés à Dakar ou Saly.
Environ 1 200
membres de ce beau linge doivent séjourner dans la station. Force policière en
conséquence. Au centre, tout le monde a son badge pour passer les éventuels
barrages. La route principale, fraîchement rénovée, est filtrée. On ne laisse
passer que les huiles essentielles. La gendarmerie surveille la plage en quad :
du jamais vu. L’Etat fait dans le tout sécuritaire. On trouve péniblement une
bouteille de gaz dans le pays, paraît-il pour parer à un éventuel attentat au
butane. Depuis lundi et jusqu’à vendredi, les établissements scolaires sont en
sommeil. Officiellement pour « permettre à toutes les composantes de la
nation de communier avec cette importante rencontre ». Officieusement
parce que le gouvernement craindrait les rassemblements de jeunes : faudrait
pas que collégiens, lycéens et étudiants aient la bonne idée de penser à
manifester à l’heure de la récré.
A Diambars, comme
on ne fait rien comme les autres, les jeunes ont classe et donc les boules. Eux
aussi crevaient d’envie de « communier avec cette importante rencontre »
et donc, de profiter d’une semaine de vacances improvisée.
Financièrement
OCI ça fait mal. L’OCI
n’avait pas encore commencé qu’elle était déjà vivement critiquée. Malgré plus
de 150 millions d’euros injectés par les pays participants et quatre ans de
préparation, rien n’est prêt. Aucun des hôtels commandés pour l’occasion n’a
ouvert à temps. Un navire de croisière hors de prix a été loué pour sauver les
meubles. Les routes ont été rénovées à la va-vite. L’Émir d’Oman ne vient pas,
ni Kadhafi qui considère l’événement comme une gigantesque mascarade. Beaucoup
d’invités se sont désistés et nombre d’hôtels de Saly – réquisitionnés – se
trouvent finalement vides. Le pays comptait sur l’OCI pour redorer son blason.
Au final, le gouvernement va laisser du Sénégal qui gagne le visage d’une tête
de vainqueur. Les Sénégalais, honteux du résultat, sont remontés comme des
pendules contre les organisateurs et en premier lieu, contre le fils du
président, Karim Wade, à la tête de la commission chargée de préparer ce que l’on
nomme aujourd’hui « le sommet de l’inutilité ». Il est vrai qu’il y a
de quoi porter le sourire aigre lorsqu’on entend Abdoulaye Wade annoncer qu’il
y sera question de pauvreté (parce qu’il n’est pas « normal que la
pauvreté continue de subsister dans la communauté musulmane mondiale qui
dispose pourtant d’énormes richesses ») au cours d’un événement indécent
par sa débauche de moyens, de surcroît mal utilisés.
Beaucoup
pensent que le président Wade comptait sur la préparation de l’OCI pour
propulser son fils à sa succession. L’échec se précisant, le Vieux y a laissé
toujours plus les manches de sa chemise pour maintenir son fils hors de l’eau.
On a ainsi pu l’entendre louer son travail malgré des apparences contraires
(« Karim, je dirais à ta mère que tu as bien travaillé ») et le voir
mettre à la porte le président de l’Assemblée nationale quand celui-ci eut la
bonne idée de le convoquer devant le parlement afin de rendre des comptes.
Il y a encore
deux mois, tout portait à croire que Karim allait obtenir grâce à l’OCI les
clefs menant au chemin de la présidence. Aujourd’hui, depuis quatre ans qu’il
jette le trousseau en l’air, celui-ci a fini par tomber dans le caniveau.
Preuve en est avec cet édito bien senti de Coumba-Marguerite Fall, paru cette
semaine dans « le Quotidien » : « Karim, je dirais à ta
mère que tu as échoué. Que tu auras échoué là où l’échec était plus difficile
que la réussite, tellement tu avais tout entre les mains […] De certains, ont dit que ce sont des bons
à rien : tu dois certainement être de la catégorie des mauvais en tout,
puisqu’il fallait une formidable disposition au gâchis pour échouer avec de
tels moyens. De ça, je parlerais à ta mère
[…] A ta mère, je dirais que la fin de ce mois de février a enregistré
d’énormes retards dans le paiement des salaires dans l’administration, ceci
n’étant que l’aboutissement logique de la pratique qui a consisté à mettre
toutes les disponibilités du pays à portée de ta main. Je lui dirais donc que
quatre années, plus de cent milliards de francs, plus de deux cents voyages à
travers l’Arabie, la majorité en jet privé, la mobilisation de toute
l’administration… tout cela aura abouti à un échec éhonté. »
Pour
l’anecdote, Karim est également le chef de fil du mouvement politique « la
Génération du concret ». Jolie ironie.

