I have a dream
C’était il y a cinq mois déjà. J’ai d’abord résisté.
Pratiquement tout le monde le faisait. Pas moi. Pas de temps à perdre. Pas le temps
de laisser reposer les 10 000 projets à mener – aussi bien personnels que
liés à Diambars -, tous tellement plus essentiels. Parfois la tentation donnait
de grands coups de bélier dans ma volonté. Un assaut repoussé, puis deux. Des
fissures apparurent : et pourquoi pas ? Quel mal y a-t-il à cela.
Juste une fois, pour voir… J’ai repoussé le démon… péniblement. Mais pour
combien de temps ? La question n’était plus de savoir s’il fallait ou non résister
: au fond, au creux du ventre, je sentais la bataille perdue. Ce n’était plus qu’une
question de temps avant de poser le genou. Je ne suis pas plus fort qu’un
autre. Tout le monde plie, tout le monde succombe, tout le monde s’allonge.
Pourquoi, moi, resterais-je debout ?
C’est arrivé un lundi. Ou bien un jeudi. Peut-être même un
vendredi. Seule certitude : c’est arrivé. Juste après le déjeuner. C’était
un de ces jours où les valises sous les yeux m’auraient contraint à payer un
excédent de bagages à l’aéroport, où la volonté n’a guère plus de force qu’un
nouveau-né. J’ai discrètement regagné ma chambre. Un coup d’œil à droite, un
autre à gauche. J’entendais des rires depuis la chambre du kiné juste en face,
transformer comme toujours à cette heure-ci en salon de thé. Je me suis fait
tout petit. J’ai discrètement tourné la clef pour m’enfermer depuis l’intérieur.
Personne ne m’a vu, ni entendu. Mélange de soulagement, d’excitation, voire
d’interdit pour mon esprit étriqué de petit Français. A quoi bon s’en cacher
alors qu’ici, à Diambars, c’est même encouragé ? Je ne sais pas.
Probablement parce que dans ma culture, ce n’est pas si bien perçu.
Je me suis mis à l’aise. J’ai ouvert la fenêtre et mis en
marche le ventilateur. Juste ce qu’il fallait de vent pour ressentir un léger
frisson. Assez rapidement, cinq minutes peut-être, j’ai ressenti la première
salve. Mes repères ont foutu le camp. Sensation aussi douce que le sucre. Je
devenais encore plus petit, m’enfonçant lentement, très lentement dans une
chantilly maison. Sentiment d’être là et ailleurs, déconnecté mais maintenu par
un fil de soie. Je me suis mis à regarder mes paupières fermées filtrant la
lumière. J’ai vu un vaste magma jaune orangé traversé par d’infimes traits
rouges. L’effort de concentration m’a tiré vers la réalité.
Pas question ! J’ai repris une grande inspiration,
comme pour m’engager vers une longue apnée et j’ai replongé.
Cette fois-ci, je suis descendu plus bas. Trop bas. J’ai
sombré. Cela ne peut pas faire de mal. Le fil de soie a rompu. J’étais passé
sous la chantilly. Plus de haut, ni de bas, plus de pesanteur. J’étais passé
dans l’autre monde, là où l’on voit des ciels vanillés, là où l’on revit des
instants perdus, où l’on partage un moment privilégié avec ceux que l’on ne voit
plus, où l’on partage l’intimité de célébrités qui nous sont inconnues. Combien
de temps cela a duré ? Une heure ? Une minute ? Une vie ?
Quarante-cinq minutes à en croire l’horloge de mon portable.
Parce que tout à une fin, il a fallu s’extirper de
l’instant. Une fois remis sur pied, la sensation vaporeuse s’est lentement
dissipée pour laisser gagner un bien-être ressenti des pieds à la tête. Je suis
reparti et me suis rendu compte en chemin que j’avais oublié les valises.
Quelle bonne surprise…
Comme une drogue, elle devient addiction. Je suis devenu
accro. D’une fois par semaine, je suis passé à deux, puis trois. Je dois
probablement être à quatre aujourd’hui.
La culpabilité de la première fois est restée sous la couche de chantilly.
L’homme tient là un bien beau bijou et les Sénégalais ont saisi qu’il serait
ridicule de s’en priver. En France aussi, elle est là, à nous tendre les bras,
mais on préfère laisser ce diamant dans l’écrin. On le sort une fois de temps
en temps, surtout le dimanche. Pas plus, il ne faudrait surtout pas en abuser, on
ne sait jamais. Mais on ne sait pas quoi ?
La Toubabie se fourvoie, le Sénégal a tout compris : il
faut user jusqu’à la corde la plus grande création humaine du millénaire, la
sieste.


JCharles dit :
J’ai versé une larme. C’est trop beau ce que tu viens d’écrire. Trop beau. Jacques Chirac, grand amateur, n’a pas fait mieux dans sa préface. Bravo mec.
manko dit :
J’imagine comme cela a dû te toucher. Pour situer JCharles, on était à l’IUT de Bordeaux ensemble.Il est membre de la Fédération française de sieste sportive (si si ça existe), option narcolepsie. Parfois, le midi, entre deux cours, il disparaissait pour s’offrir un petit somme dans sa voiture. Il mettait un de ces masques de voyage que l’on distribue dans les avions et en avant Guingamp ! C’est dire, donc, s’il a pleuré…