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du Journal SUD OUEST

Les Lionceaux de la Teranga
Le Sénégal depuis l’institut Diambars, centre de formation de jeunes footballeurs

Sine-Saloum : le choc de l’agriculture

La deuxième fois que je me suis rendu dans le Sine-Saloum, mardi, j’y suis arrivé par une route horriblement cahoteuse. Elle réveillait et faisait danser mes reins et mon dos, endoloris après une nuit difficile à vomir. J’ai fait le touriste. J’ai vu Foundiougne, ville que l’on dit touristique, en train de crever parce que délaissée. J’ai fait mon tour en pirogue, j’ai vu la mangrove, je me suis gavé de crevettes et c’était chouette.

La première fois, j’y suis arrivé par une route horriblement cahoteuse. C’était il y a une semaine et demi. Elle réveillait et faisait danser la poussière dans l’habitacle. Après, il y avait le plat d’une piste sinuant au travers de cours d’eau qui d’un jour à l’autre changent d’emplacement. On traversait des étendues sablonneuses piquées de flaques, on apercevait des flamants roses, on découvrait des villages dormant au gré de leur isolement, à peine réveillé par notre minibus sur lequel on propose sur tout son long de « faire du football passion un moteur de l’éducation ». C’est un peu de ça le Sine-Saloum, vaste et jolie terre marécageuse, delta coincé entre la Gambie et la Petite Côte.

 

Kaydara. Il y a, deux kilomètres après le village de Samba Dia, la ferme de

Kaydara. Une ferme école pour être exact. On y a passé 24 heures avec Ludwig et quatre élèves de la classe multimédia dans le cadre d’un reportage pour Diambarsmag, le site bientôt en ligne hébergeant les travaux des jeunes. 24 heures d’immersion sans eau courante, sans bruit la nuit, sans électricité mais des tas de manguiers. Dans le lot des découvertes : 1. C’est plaisant l’odeur de la lampe à pétrole. 2. Ce n’est pas pratique de se laver au seau. Mais finalement, on apprend vite. Pour les mains, ma consommation est passée d’un demi seau à un gobelet. Un vrai dur à cuire que je vous dis !

A Kaydara, il y a Baye Fall, stagiaire potache, Touré et Bella, stagiaires studieux, Josette, responsable administrative bavarde, Antoine, stagiaire réservé, Fadel, stagiaire affairé… A Kaydara, on cultive le jour, on joue à la belote la nuit. A Kaydara, il y a surtout Gora, GO en chef. La cinquantaine, grosse voix posée, débit lent, mots choisis. Charismatique. C’est bien le premier qui parle ici d’écologie, pays qui doit compter en tout et pour tout deux douzaines de poubelles publiques. A la ferme de Kaydara, les douze étudiants n’utilisent pas de pesticides. Chacun gère son potager. Ce que l’élève agriculteur produit est vendu au marché. Les bénéfices sont placés sur un compte épargne bloqué jusqu’à sa sortie. Ils permettront alors d’investir dans l’exploitation familiale.

L’agriculture sénégalaise est en crise. Deux Sénégalais sur trois en vivent mais la jeune génération boude la terre. L’exode rural qu’on appelle ça. Il faut dire qu’au Sénégal, les rendements sont douze fois plus faibles que la moyenne mondiale et les difficultés, héritées d’une époque coloniale qui en a fait le pays de l’arachide, s’accentuent. On s’acharne sur une production d’huile et de cacahuètes peu rentables et on importe à grand frais le riz, le produit le plus consommé ici. Parait que tout ça doit changer. Paraît que le pays va enfin s’autoalimenter. Paraît que dans six ans, les 600 000 tonnes de riz importés seront produits sur place, le long du fleuve Sénégal. Paraît que Gora Ndiaye n’y croît pas : « Ca fait 20 ans que j’entends que le pays va se donner les moyens de devenir autosuffisant… » Alors lui il fait dans son coin. Il apprend à ses jeunes à diversifier leurs cultures, à ne pas épuiser la terre, à être malins, novateurs, à en gagner leur pain, bien, suffisamment en tout cas pour ne pas fantasmer d’une vie soi-disant meilleure conduisant en ville ou dans les pirogues, celles qui mènent en Europe ou sombrent en mer.

« Et toi, qu’est-ce que tu laisseras ? » A Kaydara, j’ai vu des gueules. J’ai entendu des histoires, des vraies, racontées à l’ombre des cocotiers. Deux rencontres m’ont marqué. Celle avec Mohamed. Un Français qui vit au Sénégal depuis onze ans maintenant. La quarantaine peut-être. On pourrait presque lire dans ses rides prématurées : « J’en ai bien chié. » Chaleureux. Posé. Totalement intégré. Un trait tiré sur ses enfants, son ex-femme, l’alcool, ses ennuis, son passé. Il parle wolof, s’est converti à l’Islam, a changé de prénom, travaille à la ferme pour 40 000 CFA mensuel. Il s’est marié à une fille du village voisin. Il a demandé sa main aux parents après avoir obtenu le « oui » de la demoiselle. Elle est jolie me dit-il. Il a apporté du mil pour la dot. Je n’ai pas osé demander mais j’ai bien compris qu’elle n’avait pas 18 ans.

 

Celle avec Gora évidemment, fils de commerçant, jeune homme instruit, amoureux de l’œuvre d’Amadou Hampâté Bâ (« En Afrique, un ancien qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle »), chômeur dans les années 80 qui se met à l’agriculture au bord d’une voie plus fréquentée que l’A6 le dernier week-end de juillet. Gora ne se dit pas agriculteur. Il se dit jardinier. C’est une des petites mains de ce monde. Il ne cherche pas à refaire le grand. Il aime les petites idées, pas les grandes, celles qui sont applicables par lui, par toi, par moi. Il ne veut pas investir dans du matériel sophistiqué : « A quoi cela servirait d’apprendre aux jeunes à manipuler des engins qu’ils ne pourront pas ensuite acheter ? » Gora n’aime pas les dépendances. Il se donne deux ans pour rendre sa ferme école, créée il y a deux ans, financièrement autonome. Gora veut vivre longtemps : « Mais vivre longtemps, ce n’est pas avoir cent ans. Tu peux avoir vingt ans et vivre longtemps. » Gora pense qu’il faut transmettre, laisser quelque chose sur terre. A Sana, qui dresse son portrait radio pour Diambarsmag, il demande : « Et toi, qu’est-ce que tu laisseras ? » Gora est l’un de ceux qui, modestement, secoue le cocotier. Au moins pour douze. Douze, ce n’est pas grand-chose. Douze, c’est beaucoup. Gora est l’un de ceux qui fait plaisir à rencontrer.

Photo de Gora : Ablaye Ndiol, élève de la classe multimédia

 

3 commentaires pour “Sine-Saloum : le choc de l’agriculture”

  • patrick dit :

    c’est un régal Thomas

  • Riton dit :

    Je me lève et je confirme. Toujours un régal !

  • thierry bouchon dans l'eau dit :

    je confirme, messieurs. ma phrase préférée : “je me suis gavé de crevettes et c’était chouette.”

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